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Serveur © IRCAM - CENTRE POMPIDOU
1996-2003. |
Michel Fingerhut
Entretiens de la Bibliothèque nationale de France, 31 mars 2003
Copyright © Ircam - Centre Pompidou 2000
L’Ircam – association loi 1901, département associé au Centre Pompidou – mène de façon simultanée et coordonnée des activités de recherche scientifique, de création musicale et de pédagogie (au sens large du terme) depuis bientôt trente ans. Ces activités sont autant consommatrices et productrices de contenus (scientifiques, musicaux – et technologiques), qui se reflètent dans le fonds documentaire de sa Médiathèque, tous supports confondus. De par sa situation au cœur de l’institut et de ses sujets d’intérêt, elle constitue en même temps une bibliothèque de recherche spécialisée, un laboratoire d’expérimentation et une vitrine sur les savoirs et les savoir-faire de l’Ircam.
Ainsi, le département de recherche et développement publie des articles scientifiques et des livres ; des œuvres musicales sont composées à l’Ircam par des compositeurs invités et des étudiants du cursus de composition (ce qui produit des partitions) et sont ensuite exécutées en concert avec d’autres œuvres du répertoire contemporain (ce qui produit des archives sonores, se rajoutant à celles de débats et conférences sur les sujets propres à l’Ircam). Chercheurs (scientifiques, musicologues…) et étudiants font appel pour leur travail à des ressources documentaires (monographies, périodiques, partitions, enregistrements sonores, films documentaires, ressources électroniques…).
Jusqu’en 1995, l’institut possédait une bibliothèque de prêt essentiellement composée de monographies, périodiques et partitions musicales, fonds commun à l’Ircam et au CIDRM (Centre d'information et de documentation/recherche musicale) du CNRS, et principalement consacré à la musique d’après 1945 et aux domaines connexes, scientifiques et technologiques. La question de l’accès « à toutes les sources d’information » a été soulevée lors du projet de constitution de la Médiathèque de l’Ircam, en 1995, par la volonté d’ouvrir aux publics visés par l’Ircam – professionnel et amateur, national et international – son fonds documentaire, en réunissant sa bibliothèque, d’une part, et ses archives sonores, d’autre part, en en le complétant par une collection de films documentaires, en un lieu unique (mais aussi accessible à distance), ce qui a été réalisé en 1996. Ce projet a été conçu dans une volonté conjointe de conservation patrimoniale systématique et de diffusion, point sur lequel on reviendra.
Se trouvaient confrontées ainsi, dès le départ, trois dimensions :
- celle des supports et des médias (papier / bandes magnétiques / disques / films) voire des formes du discours (texte / parole / musique / image fixe et animée…) concernant souvent les mêmes objets (par exemple : œuvres musicales) ou ayant des rapports entre eux ;
- celle de la réunion de fonds bibliothéconomiques (livres, partitions musicales, périodiques, disques…) et de fonds d’archives sonores inédites (sur divers supports analogiques), pouvant comprendre, l’une comme l’autre, des documents se rapportant aux mêmes objets (œuvres).
- celle des accès locaux et distants à ces fonds, dont certaines composantes ne devaient être accessibles que sur site, tandis que d’autres pouvaient être communiquées à l’extérieur.
Afin d’éviter que ces lignes ne mènent à une vision fragmentée du fond documentaire en question, la « problématique unimédia » de fédération des contenus a donc été abordée du point de vue de la mise à disposition pour les publics d’un accès commun aux contenus physiques et numériques en en favorisant la proximité physique et la juxtaposition électronique, avec des implications se déclinant dans toutes les dimensions du projet :
1.
Salle
de lecture regroupant documents physiques et accès aux
documents
électroniques : ainsi, il est possible, par exemple, de lire une partition
d’œuvre (document physique) en écoutant un des enregistrements de cette oeuvre,
qu’il soit tiré des archives sonores ou d’un disque du commerce.
2. Accès commun aux fonds physiques et électroniques via un catalogue (bibliothéconomique) central complété par des bases spécialisées sur un poste de consultation et une interface banalisés utilisant les technologies du Web (formulaires traditionnels, recherches par plan de classement et autres classifications sur listes déroulantes, accès aux étagères par interface de réalité virtuelle…).
3. Établissement des rapports entre les contenus à l’aide de liens hypertextuels automatiques ou manuels entre les diverses métadonnées et entre celles-ci et les documents numérisés (voir image ci-dessus), créant ainsi des réseaux sémantiques offrant des parcours significatifs aux lecteurs.
4. Accès local et distant et contrôle d’accès aux contenus via des technologies de l’intranet vs. internet.
5.
Dématérialisation
des supports là où c’était possible (pas pour les partitions) ou nécessaire (notamment
pour les archives Ircam, pour éviter leur manipulation par le public), tout en
gardant une métaphore autant réaliste que faire se peut pour l’accès au
document dématérialisé (voir l’image ci-contre du lecteur audio, aussi
familière que celle d’un lecteur de salon et permettant de consulter la
pochette numérisée ; la même démarche a été adoptée pour le magnétoscope
virtuel, servant à consulter les films disponibles en ligne).
6. Utilisation de standards là où ils existaient ou pouvaient être utilisés :
a. HTML pour l’interface et l’accès.
b. Z39.50 pour les accès collaboratifs.
c. Unimarc pour les notices bibliographiques, en utilisant le champ 856 pour les liens vers les documents numérisés[1].
d. MPEG (1 layer 2) pour les archives sonores, Windows Media pour la vidéo.
7. Réutilisation des bases de données existantes.
Les technologies – disponibles de façon banale et réutilisable depuis le début des années 90 – ont résolu le problème du poste de consultation universel[2] et de l’infrastructure requise pour acheminer texte, image et son vers le lecteur et lui permettre d’interagir avec les contenus, à l’aide d’un navigateur simplifié et bridé[3]. La spécialisation de postes, la question de leur placement dans les salles de lecture ne sont plus d’ordre technique, mais essentiellement liées à la politique de l’établissement.
Contrairement au processus qui a probablement lieu dans les bibliothèques traditionnelles, c’est la présence de personnel spécialisé à l’Ircam – dans les domaines des technologies du son, de l’informatique, de la musicologie et de la pédagogie – qui a participé de la transformation de la bibliothèque en son dispositif actuel de Médiathèque, et qui, paradoxalement, a donc requis un « apprentissage inverse », au fil du temps, de certains aspects de la bibliothéconomie traditionnelle par ce type de personnel.
Le processus inverse a aussi lieu, avec l’implication nécessaire du personnel de la Médiathèque (bibliothécaire/documentaliste) dans toutes les étapes de la production et de l’exploitation des contenus numériques, traités jusqu’ici par des personnels techniques (technicien du son, technicien informatique) :
- échantillonnage et archivage des enregistrements sonores ;
- numérisation de la vidéo ;
- numérisation et mise en page de textes (scientifiques principalement, avec les problématiques de mise en page) ;
- compression du son et de la vidéo ;
- réalisation de dossiers documentaires numériques ;
- mise en ligne ;
- documentation et référencement, diffusion ;
- gestion des droits.
entraînant de fait une polyvalence des personnels due, aussi, à leurs effectifs réduits. On est en droit d’espérer que cette tendance, potentiellement antinomique à la spécialisation (Jack of all trades and master of none), s’équilibrera avec l’émergence de bonnes pratiques et la banalisation et la stabilisation des évolutions technologiques.
La question de l’ « universalité » des métadonnées (ainsi que de celle des fichiers d’autorité, plans de classement et thésaurus) – dans le cadre du référencement des documents spécialisés de l’Ircam – s’est évidemment posée dès le départ. La tentative d’utiliser exclusivement Unimarc pour décrire des documents musicaux à un niveau pertinent pour le lecteur avisé (pour la recherche, pour l’écoute) s’est avérée pratiquement impossible :
-
Comment
faire en sorte que, lors de l’écoute d’un disque (numérisé), on puisse voir la
structure du disque (pistes) et celle de ou des œuvres qui s’y trouvent avec
les noms de leurs mouvements (voir plus haut le panneau de droite dans
l’interface du lecteur audio) ?
- Comment structurer les informations sur l’instrumentation (soliste, non soliste), le genre, l’interprétation, de façon à ce qu’on puisse y effectuer des recherches significatives (voir ci-contre la navigation dans les genres, proposée par la base documentaire) ?
- Comment introduire des dimensions temporelles dans les métadonnées (cycle de vie des archives, des documents numériques, gestion des droits…) ?
- Enfin, comment maîtriser le coût de production de métadonnées détaillées et complexes ?
Il a donc été nécessaire et pratique d’utiliser des catalogues, avec des niveaux de descriptions différents pour les objets s’y trouvant, et avec des liens (automatiques, manuels) entre les notices ou parties de notices correspondantes, ces divers catalogues complétant ainsi par un niveau de détail pertinent les informations correspondantes dans la base Unimarc.
Ceci a permis aussi d’offrir des stratégies et des niveaux de recherche et de navigation spécialisées : par instrumentation, par genre… (voir image précédente) ; dans les œuvres vs. dans les enregistrements (par exemple). Sans pour autant passer au modèle FRBR[4], la disponibilité de ces outils permet d’offrir une vision assez unifiée de l’œuvre (via la base de données documentaire) et de ses manifestations (partitions, enregistrements…, via la base bibliothéconomique).
Aujourd’hui se fait ressentir encore plus la nécessité d’offrir des accès informatisés plus homogènes à ces différents catalogues et de permettre l’interopérabilité avec d’autres bibliothèques ayant des fonds connexes. Un projet en cours vise à développer des interfaces normalisées (ZING[5], OAI[6]…) et à partager les fichiers d’autorités entre les diverses bases.

Pourquoi
(et comment) numériserLa numérisation des archives sonores de l’Ircam (et d’une partie de ses productions textuelles) a été entreprise dans deux optiques :
- conservation du patrimoine (je n’entrerai pas dans la discussion sur la problématique du support et des formats numériques pour la conservation) : ceci implique une démarche de numérisation systématique dans des formats « lourds » préservant le maximum d’informations ;
- diffusion contrôlée de ce patrimoine : celle-ci implique un choix de documents et de formats adéquats pour la diffusion (plus « légers ») et une documentation permettant de « naviguer » dans le corpus numérisé.
Dans le but de concilier ces deux démarches, elles ont été sériées à l’Ircam (voir traitement du document dans l’image ci-dessus) : tout document est d’abord numérisé pour la conservation (sur deux disques compacts mixtes, comprenant le son au format CD audio, et des métadonnées sur une piste technique), puis traités pour la mise en ligne (compression au format MPEG 1 Layer 2, avec import semi-automatique des métadonnées dans la base de référence).
La valorisation par la mise en ligne de parcours dans des collections ou d’extraits est particulièrement difficile dans le cas de contenus musicaux contemporains (pour des raisons de droits). Elle a tout de même permis la réalisation de plusieurs sites Web à vocation pédagogique[7] (sur les instruments de musique, sur la voix et l’électronique – voir image ci-dessous –, sur le temps réel en musique…). L’Ircam est aussi activement impliqué dans la valorisation d’archives sonores, via des projets nationaux (projet RIAM[8] DVD à la carte) ou européens (WedelMusic[9], projets e-content de la Commission européenne[10]) visant à mettre en réseau de façon contrôlée ces contenus.
La
disponibilité numérique de « contenus savants » permet d’aborder la
question de l’« accès savant » inter- et intra-documentaire, en
utilisant les techniques informatiques pour analyser (ou aide à l’analyse) et
mettre en évidence les concepts et les relations existant entre ces concepts.
La mise en relation entre documents musicaux s’est manifestée par la réalisation de synchronisations partition – interprétation (pour des œuvres bien précises, là où la partition se prêtait aussi à la numérisation).
Pour ce qui en est de l’aspect « intra-documentaire », une réflexion – accompagnée de réalisations concrètes – est menée à l’Ircam depuis la fin des années 90 sur l’analyse musicale, et, plus généralement, sur la lecture et l’écoute savante individuelle et collaborative (dite « écoute signée »), sa formalisation et ses outils. Des analyses hypermédia d’œuvres musicales ont ainsi été mises en ligne sur le site de la Médiathèque à l’intention de ses lecteurs, et, plus récemment, un groupe de travail s’est organisé autour de l’étude et de la réalisation d’un outil d’aide à l’écoute signée. Ceci permettrait ainsi au lecteur de « zoomer » dans un enregistrement en le ralentissant, d’annoter une œuvre (son enregistrement, sa partition) de façon « non destructrice », de partager ses annotations avec des collègues, etc.
Plus en amont, dans le département de R&D, des recherches sont en cours sur les métadonnées et sur les méthodes d’automatiser l’analyse de contenu pour permettre leur caractérisation, leur indexation, la recherche par similarité, la production d’une signature (fingerprinting) pour l’identification, la production d’un résumé[11]... dans le but de promouvoir de nouvelles applications tirant parti des avancées de ces travaux dans le cadre du processus de normalisation MPEG-7 en cours, auquel l'Ircam participe activement.
Enfin, dans le cadre de la valorisation de ces savoirs, la Médiathèque a créé une liste de diffusion consacrée aux bibliothèques musicales francophones[12], et participe à des réseaux spécialisés (tels l’AIBM[13]) et à des conférences internationales (par exemple : JCDL[14]). Elle a ainsi organisé en 2002 la 3e conférence internationale sur la recherche de contenus musicaux (ISMIR 2002), dont l’édition suivante est organisée conjointement par la Bibliothèque du Congrès et l’université Johns Hopkins[15].
L’approche transversale de la Médiathèque à la gestion de son fonds a conditionné le développement de son système d’information en l’orientant sur les besoins du lecteur tout en transcendant les différences de médias et de support. La spécialisation du fonds et son volume « raisonnable », en comparaison de ceux, gigantesques, des deux grandes bibliothèques ici présentes[16], ont certainement contribué à la faisabilité de cette démarche. Mais un autre facteur a probablement joué : la Médiathèque est un département dans un organisme, tandis que la BnF et la Bibliothèque du Congrès sont des organismes de départements – ce qui entraîne un mode d’organisation vertical. Au-delà de ces différences, il s’avère pourtant que l’on retrouve des problématiques communes, ce que nous avons tenté de présenter ici.
[1] Les autres liens (vers les notices biographiques, par exemple) sont rajoutés au niveau de l’interface et non pas de la notice.
[2] Le terminal à écran plasma plat Plato IV développé dans les années 70 offrait déjà toutes les fonctionnalités que l’on attend aujourd’hui (texte, image, son, rétroprojection, interaction…) mais dans un système fortement spécialisé.
[3] Afin de sécuriser les documents locaux.
[4] Functional Requirements for
Bibliographic Records, cf. http://www.ifla.org/VII/s13/frbr/frbr.htm
[5] Z39.50 International New
Generation, cf. http://www.loc.gov/z3950/agency/zing/zing-home.html
[6] Open Archives Initiative, cf.
http://www.openarchives.org/
[7] Accessibles sur le site de la Médiathèque, http://mediatheque.ircam.fr/
[8] Recherche et Innovation en Audiovisuel et Multimédia, cf. http://www.cnc.fr/riam/
[9] Web Delivering of Music, cf.
http://www.wedelmusic.org/
[10] Cf.
http://www.cordis.lu/econtent/home.html
[11] La notion de « résumé musical » existe bien : l’ouverture d’un opéra est un résumé de l’œuvre…
[12] BIBLIOMUS, cf. http://listes.ircam.fr/
[13] Association internationale des bibliothèques, archives et centres de documentation musicaux, cf. http://www.aibm-france.org/
[14] Joint Conference on Digital Libraries, cf. http://www.jcdl.org/
[15] Cf. le site fédérateur de ces conférences, http://www.ismir.net/
[16] La Bibliothèque nationale de France, qui a organisé ces Entretiens, et la Bibliothèque du Congrès, représentée par Barbara Tillett, Chief, Cataloguing Policy and Support Office.